
Dimanche 4 décembre 2006
Autant que je me souvienne, c’est la première pierre noire que je ne retrouve pas. C’est la première « mauvaise » action. Ce doit être le premier mensonge, celui d’un enfant, mais toujours emplie du même contenu évanescent qui fait qu’il en reste un.
C’est terrible. Cette angoisse affligeante qui souvent vient me siffler à l’orée de mon sommeil, que je ne peu m’endormir sans m’en souvenir. C’est aussi cette amère sécheresse qui me sert la gorge dans la nuit. Je me dis alors que je dois parler, raconter, mais quoi ? a qui ? comment ? Si ma voix n’est plus audible, que faire, et pourquoi n’y arrive-je pas !
C’est mon orgueil qui m’étouffe. Comme la chaire trop dense d’un aliment qui ne s’humidifie pas assez vite, cette sensation fait déborder en moi l’envie de boire des yeux fermés la première vérité venue.
Je me souviens m’être caché sous le lit. Il était en bois, clair, léger. Les lattes étaient attachées parallèlement par des bandelettes de tissue blanc. Dans la chambre, il y avait une moquette fine et rêche, d’un bleu sombre et sans reflets. Sous le lit, je crois, régnait l’impunité excitante et terrifiante de commettre mon premier délit. J’imitais alors la signature de l’un de mes parents, pour ne pas avoir à regarder en face, devant eux, l’image de leur déception face à ma propre médiocrité de n’avoir pas de bonnes notes en CP. J’avais tout juste sept ans, je crois. Je me dis aujourd’hui que tous les reproches que je peux avoir envers eux sont en fait des leurres pour ne pas voir la réalité qui à toujours été autour de moi. L’inacceptable impression de ne pas réussir à faire ce que beaucoup arrivent à accomplir simplement.
Je me rends petit à petit compte que j’ai toujours fuit la réalité. Cela, avant même que les événements de ma vie ne l’aient autorisés. Je suis fatigué aujourd’hui par cette tristesse de m’être dérobé, d’avoir été lâche. Je crois que l’on peut dire de moi que j’ai été courageux dans ma fuite. À la recherche d’un lieu où j’aurais le droit de me sentir exister, un endroit, une voix qui m’aurait permis de me confronter à ce que j’avais jusque-là été incapable d’accepter. Mes faiblesses !
Maintenant, je cherche désespérément à me prouver que j’existe pour quelque chose. La vie est bien sinistre dans l’illusion. Son reflet enjolivé est une chimère que je cherche à apprivoiser pour m’en faire un animal de compagnie. Bien dressé me dis-je, il me protègera de tous, de tout, de moi-même. Car tout ce que je refuse autour de moi, chez les autres, est pourtant bien présent et encré en moi. L’ignorance est mon cauchemar perpétuel. Je pousse une pierre sur le pic d’une montagne. La pierre est l’amas des choses que je crois connaître et je ne comprends pas pourquoi elle m’échappe inlassablement. Et je cours pour la porter au sommet encore et encore. Ainsi faire trôner cette illusion d’un savoir que j’ai créé avec mes propres facéties, mes propres épuisements. Je crois que je pourrais toute ma vie me perdre à ce jeu. Au bout d’un moment, les expériences acquises à force de monter l’escarpé précipice deviennent de vraies connaissances que je ne reconnais plus, perdu encore devant l’illusion de mon combat. Je découvre par là, le chemin de mon amour pour le mot liberté. Et je ne suis même pas capable de dire pourquoi depuis tant d’années ce mot à tant d’importance à mes yeux. Je me comporte intérieurement comme un tyran, un Judas, qui n’aurait de cesse de cacher ses pensées pour affirmer et donner un sens à ces actes sans sens. Ma pierre est sur l’aiguille du pic de la montagne, en équilibre. Est elle stable ? non ! Est-elle sur le point de se poser ? non plus ! A t’elle déjà basculée ? Je ne sais pas ! C’est finalement ce moment que je cherche à corrompre d’un ultime flot d’orgueil, pour ne pas voir l’inutilité de mon combat.
Ce sont les lacs desquels j’essaie de sortir depuis plusieurs années. Mon ignorance, mes illusions sont l’origine de ma souffrance, de mon piège. Je n’arrive pas à faire la part des choses. Je ne trouve pas l’humilité en moi. Et pourtant je cherche désespérément ce repentir, cette inaccessible lumière rédemptrice. Qui suis-je ? Ou vais-je ? Je cherche la sagesse et suis présomptueux de la chercher. Comment puis-je prétendre depuis tant de temps à cet état que je suis incapable de caresser du bout des doigts ? A force de vouloir l'emprisonner dans mon poing !
Ces questions me perturbent et me rassurent. Toujours comme cette pierre en suspend dans le vide et dont on ne peut prédire le sens de la chute. La vie tient à tellement peu de choses. Il y a trois plans important. Je ne cesse de le savoir à force. Il y a le plan professionnel, celui des relations diplomatiques et tempérées. Il y a le plan personnel, comprenant les éléments clef de la santé intérieure. Et il y a le plan spirituel si l’on peut dire, celui qui équilibre l’âme. Être habille à la construction des trois est une épreuve que la vie même ne saurait définir. Pourquoi l’homme le doit-il donc ? Il faut inlassablement chercher à s’accorder. Observer et atteindre la sérénité. Il ne faut pas avoir d’attachement et ne pas devenir le lien de quelqu’un. L’ermitage en quelque sorte est la solution ! Quel est l’objectif alors ?
Pourquoi ne me suis-je jamais poser les bonnes questions aux bons moments ? Me pose-je cette question précise au bon moment alors que je n’ai pas le sentiment d’avancer. Je crois que cela est dû au contentement, à l’attachement. Je dis le contentement de souffrir, ou de se plaindre. Pour ce qui est de l’attachement, c’est celui de na ne pas posséder quelque chose et donc, de le vouloir. Car il est souvent bien plus facile de préférer ne pas accéder complètement à quelque chose pour pouvoir y être attaché que de l’obtenir et de se retrouver en carence de besoin.Seule la rigueur est rédemptrice. Il m’arrive de fonctionner comme ça ! Mais l’extrême de cette énergie existe aussi. Souvent, j’ai l’impression d’être déjà arrivé en haut de la montagne, alors que je ne fais que commencer l’ascension. Du coup j’amenuise mes forces et perd mon but. À ce moment, c’est l’illusion du sommet qui me fait tomber dans les ténèbres.
L’amour est un sentiment qui peut-être accablant. Lorsqu’il est pur, dénué d’attachement, il est somptueux. Mais, lorsqu’il se retrouve dans la toile de l’attachement, de la possessivité, alors, c’est la souffrance qui devient le moteur, le but est perdu, l’illusion trône encore.
Il est temps de dormir... pas trop longtemps je l'espère.